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Choix d'Alain Vauprès Librairie Fontaine Luberon

Libraire-conseil

 

La tentation de Fra Lippi - Alain Chapellier

 

Alain Chapellier

La tentation de Fra Lippi

Editeur : Albin Michel

Date de parution : janvier 2000

Code ISBN : 2-226-06886-4

Prix : 24 €

 

Quel étonnant destin découvre Philippe, venu à Spolète admirer les Madones de Fra Filippo Lippi! Moine (carme) et peintre du Quattrocento, homme de Dieu et amant de la belle Lucrezia dont il eut deux enfants, Lippi n'a-t-il pas réussi à réconcilier l'art, l'amour et la foi en peignant la Mère de Jésus sous les traits de Lucrezia, faisant ainsi de son existence de religieux un hymne à la beauté et à la liberté créatrice?

 

Par-delà le temps, une irrésistible connivence se noue entre Fra Lippi et Philippe, qui revoit à travers lui son propre itinéraire : ses années de séminaire, ses doutes et ses élans que l'Eglise ne peut comprendre, sa nostalgie de la tendresse jusqu'à sa rencontre avec Isabelle qui l'attend aujourd'hui à Rome.

 

Un roman ardent et authentique, où le désir d'accorder l'exigence et la foi, l'amour humain et la quête de Dieu rejoint les interrogations passionnées du premier récit d'Alain Chapellier, De miel et de fiel.

 

  ►  Les madones de Fra Filippo Lippi: cliquer  - ici -

 

  ►  Les Acteurs du Quattrocento: cliquer  - ici -

 

 



 

 

   

   Extrait

 

Pages 100 à 104.

 

Un peu flou jusqu'ici, "mon Filippo". Je reviens au retable Barbadori, je vois la tête sur la balustrade, qui regarde vers le dehors, qui mendie un secours, une porte, une fenêtre, qui appelle le spectateur, vous, moi, parce que la Vierge elle-même est triste, et tout le monde tout autour. Les enfants s'ennuient le dimanche.

 

Le drame est qu'en vieillissant ça ne s'arrange pas. On le retrouve au Couronnement de la Vierge, vingt ans plus tard, la tête appuyée sur la main, regardant là encore au-dehors, et c'est le même ennui et bien plus d'insolence. Et les saints et les anges sont résignés tout autour, résignés ou distraits, cela semble incurable.

 

Il est gai cependant, disent les autres, ceux qui le voient ailleurs qu'à l'office, ceux qui se fient aux apparences, il aime rire, faire rire, feindre, prendre au sérieux les choses futiles et plaisanter des choses graves.

 

Il est gai, oui, probablement, de la double gaîté, la noire et la blanche. La noire gaîté, vous savez, celle qui apparaît chez les enfants amputés du bonheur aux premières années. Ils n'ont ni père ni mère, que ce soit selon la chair quand les parents sont morts pour de vrai, ou selon l'esprit quand ils ont abdiqué, abandonné, refusé d'aimer dur et vrai. Et les enfants sont gais au-dehors, c'est possible, mais ils portent au-dedans, enfouie profond, cachée, secrète, une plaie vive, une malformation d'amour. Ils deviennent des marrants, des boute-en-train en société. Ils ont besoin, éperdument, de rires tout autour d'eux, pour oser croire que le bonheur existe, pour s'arracher à l'obscure présence de la blessure à l'intérieur. Alors ils mettent au monde de la joie et de la vie pour qu'on les aime bien, pour trouver cette chaleur d'aimer qu'ils n'ont pas connue autrefois, dans les brouillards du souvenir. Ils suscitent la bonne humeur, ils s'y retranchent, ils s'y recroquevillent, c'est un havre, c'est une forteresse, ou encore un bandage, un baume sur cette chose en eux qu'ils ignorent et qui leur fait si mal.

 

Et puis il y a aussi la gaîté blanche, parce que, au creux de chacun de nous, il y a la vie qui surgit, comme une source et comme un fleuve, qui demande à jaillir, à ruisseler, à se répandre, à irriguer les êtres tout autour comme des jardins secs. La gaîté blanche, la vraie, celle qui vient du dedans, du plus profond du fond, fille de la vie qui sourd et fait battre le cœur, rougir le sang, la gaîté blanche, le parfum de l'existence, le sel et la couleur, celle que tant nous refoulons derrière de pitoyables précautions, quand il est dit ne vous inquiétez pas, voyez les lis des champs et les oiseaux du ciel, la vie n'est-elle pas plus que la nourriture, le corps plus que le vêtement? La gaîté blanche, la gaîté libre, l'humour, l'amour de la vie et des hommes et de Dieu, sans chichis, sans discours, sans bavure, Filippo l'a en lui. Et elle attend son heure.

 

Mais. voici. Dans ce monde feutré du couvent, la gaîté blanche effraie. On la contient, on la jugule, on l'étouffe à grand renfort de devoirs enseignés, haro sur la vie du dedans. On lui aura appris à se forcer, au moinillon, à contourner, à tordre son corps et son cœur et son âme, pour singer le religieux modèle qu'il devrait devenir. Un frère carme, cela doit bellement se conduire, éviter les occasions de pécher, ne point rire trop fort, ne s'attacher à rien et surtout pas à des futilités, un frère carme n'est que regard vers le Christ avec l'aide de la Mère de Dieu.

 

Pourtant Filippo aime rire. Et faire rire. Et qu'importe que ce soit de gaîté noire ou de gaîté blanche, aux couleurs mariées de l'habit qui le couvre, ce n'est pas à l'office qu'il peut rire, c'est au-dehors, à la récréation, re-création, ce mot si beau, si déprécié. Il rêve de sortir, de s'échapper, de s'évader, chien fou dans les vertes allées, il regarde dehors, le menton sur la balustrade ou sur la main, parce que dehors on rit, c'est sûr, on boit, on mange, on aime, et ce sont des plaisirs tout simples, mais défendus, disent-ils, ceux qui ne rient jamais, jamais, et parlent tout le temps de péché.

 

S'ennuierait-il ainsi, le gentil frocard malgré lui, si ceux qui y croient, si ceux qui disent y croire, présentaient à ses yeux des visages de gens heureux?

 

Si le fameux bonheur qu'on reçoit au centuple, quand on a abandonné père, mère, femme et enfants, transparaissait au moins un peu dans un je-ne-sais-quoi du regard et des lèvres? Ceux-qui-savent ont la gaîté sèche.

 

Et c'est ainsi que, d'année en année, alors même que par la tête il apprend, avec bien du mal, quelques notions, il comprend par le corps, par le sang, par le souille, que rarissimes sont ceux qui y croient vraiment. On lui impose, lui surimpose des connaissances et des idées, très belles peut-être, dans leur registre, issues de l'Évangile et des raisonnements des grands anciens. Et il engrange tant bien que mal. Mais en même temps, après avoir pensé dans sa petite enfance que tous les hommes recevaient comme lui la semence de plein fouet, il découvre que ceux qui y adhèrent du fond de leur vérité propre, du cœur de leur liberté tout entière, ne sont que quelques-uns, un tout petit noyau, un tout petit troupeau, et restent silencieux ou parlent d'autre chose.

 

Alors il se détend. Quelque chose en lui se réveille, ressuscite. Autant faire semblant de correspondre à l'image modèle du religieux modèle lui donne de tristesse, autant cette musique soudain, cette délivrance l'enchante, qui lui souille de vivre. C'est que l'amour, la foi n'ont de sens que dans la vérité et que Dieu n'a que faire de nos grimaces.

 

Filippo se détache, Filippo se dégage. Au diable les carcans qu'on lui a ajustés et que les autres disent aimer et vénérer sans avouer leur tristesse grise! Il a reçu le don de la peinture et du dessin, et cela ouvrira grandes les portes et les fenêtres. Celles d'abord qu'il percera avec les couleurs et les formes, car une peinture sur un mur est un regard ouvert sur un monde autre, très beau et très imaginaire sans doute, très réel cependant, puisque c'est lui qui lui donne naissance, lui, Filippo, le fils du boucher, le fils du Carmel, le frère malgré tout qui ne peut qu'accepter. Et puis les autres, celles qui s'ouvriront sur le dehors du couvent, sur les rues et les places, sur les palais et sur les tours, là où sont tant d'hommes à rencontrer, à découvrir, et tant de filles à dévoiler.

 

Tu as raison, Fra Filippo, la vie en toi sait mieux que toi, mieux que les autres, mieux que tes maîtres. Tu as raison. On ne t'a jamais demandé ton avis. On ne sait pas, à l'époque où tu vis, ce qu'est la vérité, la liberté d'un homme. On. ne sait pas que c'est cela d'abord qui le fait fils de Dieu, construit à son image, libre et capable d'aimer. Et que de même qu'on ne saurait forcer les gestes de l'amour même au nom de l'amour, à celle qu'on prétend aimer et qu'on ne fait que désirer, pareillement on ne peut imposer la Foi.

 

Tu as raison, Filippo. Va, vis ta vie, et non celle de ceux qui voudraient choisir à ta place. Laisse en toi monter le désir et le chant. Crée du beau et du vrai par ta peinture et par tes jours. Goûte à la vie comme on goûte à un fruit, mange et bois, ris et aime, et n'oublie pas de rendre grâces, tout le secret est là.

 

 

   

   Le tableau de Fra Lippi - v. 1465

 

 

la Madone et l'Enfant avec deux anges

Détrempe sur bois, 95 × 62 cm. Galerie des Offices, Florence.

 

 

Reprenant les théories de Leon Battista Alberti selon lesquelles la peinture est une "fenêtre ouverte sur le monde", Fra Filippo Lippi a composé une Vierge à l'Enfant dans laquelle la Vierge et les anges sont séparés du paysage par un encadrement peint.

 

 

   

   Alain Chapellier

 

Alain Chapellier est né en 1946 à Houdan (Yvelines - 78550), dans une famille agnostique et anticléricale. Après dix ans de recherche, de nombreux voyages avec enseignements de maîtres spirituels orientaux, il est entré au séminaire à Rome à vingt-cinq ans. Il y est resté six ans. Il fut ensuite vicaire dans différentes paroisses du diocèse de Versailles. Il est actuellement en poste à Houdan.

 Alain Chapellier

Il a écrit trois livres : De miel et de fiel  et La tentation de Fra Lippi  chez Albin Michel, Le Christ nu, au Seuil.

 Le Christ nu - Alain Chapellier  

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