La "bergerie" de Rambouillet
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Saint-Germain Leduc - 1850
Vous quittez le chemin de fer à la station de Rambouillet; un omnibus vous dépose devant la porte du parc. Le château a conservé quelque physionomie de gothique manoir. Son énorme tour à sombre créneaux est encore d'un effet très imposant, bien que l'art moderne se soit permis de l'éventrer sans pitié pour introduire à flots moins discrets la lumière sous les épaisses voûtes de ses trois étages, transformés en appartements du dix-neuvième siècle.
De tous les administrateurs des domaines de l'Etat, je n'en connais pas dont je priserais le logement à l'égal de celui du directeur de la bergerie nationale de Rambouillet. Il a surtout un cabinet d'étude qui rappelle celui de Montaigne. "Chez moi je me destourne un peu plus souvent à ma librairie, d'où tout d'une main je commande mon mesnage. Je suis sur l'entrée, et vois sous moy mon jardin, ma basse-cour, ma cour, et dedans la plus part des membres de ma maison. Là je feuillette à toute heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pièces décousues. Tantost je rêve, tantost j'enregistre et dicte mes songes."
L'histoire des directeurs qui se sont succédés n'est pas dépourvue d'intérêt. A l'époque brillante de l'Empire, alors que les destinées de la race ovine étaient réglées par le savant ex-abbé Tessier, comme celles de la race humaine l'étaient par les ex-abbés Talleyrand, Louis et de Pradt, alors que la France avait en main brelan d'abbés, M. Bourgeois, qui avait été appelé dès l'année 1784 à organiser la ferme expérimentale de Rambouillet, fut maintenu dans son poste, et c'était justice.
La révolution avait débarrassé le domaine du gibier, ce fléau du cultivateur; l'habile économe, n'ayant plus à vaincre que les vices d'une terre généralement humide, froide, mêlée de pierres et de glaise, sut remplir honorablement chaque année les granges, et même entasser au dehors des meules nombreuses, en même temps que les fourrages nourrissaient 700 bêtes à laine, 30 chevaux et 80 bêtes à cornes, quoiqu'il n'y eût pas plus de 200 hectares de culture.
A coté du troupeau de mérinos qui croissait dans toute sa splendeur, différentes races de bétail s'améliorèrent par des soins intelligents, entre autres une belle race de vaches sans cornes. Et cependant la pépinière s'enrichissait aussi de plusieurs espèces précieuses d'arbres, notamment de magnifiques cyprès de la Louisiane.
Survint l'époque de la Restauration. Le ministère de la guerre comptait parmi ses milliers de solliciteurs M. de Tranoy. On n'avait pu lui trouver une petite épée de commandant de place, on lui mit en main la houlette arrachée brutalement aux mains du chef si capable.
Et vite les lapins et le gentilhomme de signer un traité, chacun rentrant dans ses droits respectifs de chasseur et de gibier à l'état prospère.
Plus de grains dans les granges, une provende bien mince dans le râtelier des mérinos, mais dans les innombrables terriers force chapitres de lapins repus et digérant en chanoines.
L'année 1830 fit justice du pasteur à fusil double et à carnier. M. Bourgeois fils, qui le remplaça, avait hérité du mérite de son père; mais peut-être le malheur l'avait-il rendu prudent et tant soit peu diplomate. Il se fit une loi de se dissimuler à lui-même les excès du lapin, que d'ailleurs le ministre M. Duchâtel ne tarda pas à couvrir de sa haute protection.
Celui-ci même alla jusqu'à prendre à loyer le château pour en faire son rendez-vous de chasse. Rambouillet devint une garenne assez lucrative; on raconte que 12,000 fr. payaient le loyer, et que le gibier livré au marché en rapportait 15,000.
Le mérinos continua donc à languir mélancolique et sombre sous sa toison, en digne Espagnol qu'il était.
La révolution de février envoya contre les ennemis de cet honnête animal M. Elysée-Lefèvre, qui sert avec tant de distinction le pays de son soc et de sa plume. Après un an de la gestation la plus honorable et la plus intelligente, ce dernier a permuté le poste de Rambouillet contre celui de Gévrolles, une autre bergerie nationale.
M. Pichat vient de lui succéder, qui a fait partie pendant quelques années du corps enseignant de Grignon, et qui a publié un charmant livre sur les semailles, un livre de culture pratique, comme il devrait en écrire d'autres.
A l'un de ces deux messieurs revient la mission d'écrire une utile notice sur les troupeaux français, et de rajeunir l'admirable Instructions de Daubenton, ce livre qui n'a que le défaut d'avoir un peu vieilli dans quelques parties.
Une preuve de bon goût de la part des directeurs, c'est d'avoir placé dans le salon, dans le cadre d'honneur, le portrait d'un respectable vieillard, Delorme, berger en chef, qui avait été formé par Daubenton lui-même. Labri, le beau chien qui l'accompagne, est la souche d'une race qui n'a nullement dégénéré.
Le costume rappelle l'an IX, cette époque où le premier consul décorait toutes les professions de l'uniforme militaire. Depuis 1830, la modeste blouse est redevenue la compagne de la houlette.
C'est ce Delorme dont le premier consul avait dit plusieurs fois en visitant Rambouillet: "Delorme est un homme admirable; il est le premier berger de France, comme Latour-d'Auvergne en est le premier grenadier."
Plus tard, en apprenant sa mort, il dit: "Delorme est mort trop tôt; j'allais le décorer;"
La fondation de Rambouillet fut une des bonnes œuvres de la vieille monarchie. Louis XVI avait pris soin d'inscrire sur la porte d'entrée un vers en latin en témoignage de ses dispositions favorables pour l'agriculture:
Curat oves oviumque ministros - qu'on pourrait traduire: "Il est le grand pasteur des troupeaux et des hommes."
Vers l'an 1878, un magistrat agronome, du nom de Latour d'Aigues, s'était proposé d'améliorer les laines françaises. Il essaya ce qui avait réussi à Varron dans l'ancienne république romaine; il se procura un bélier d'Afrique et le fit croiser avec nos races indigènes. Les produits furent défectueux.
Alors il eut recours à des béliers d'Espagne et se forma un troupeau de finesse remarquable.
En 1776, le roi Louis XVI, poursuivant la même idée, obtint du roi d'Espagne 200 brebis et béliers de race pure de Léon et de Ségovie. Ce petit troupeau, bien que confié aux soins intelligents de Daubenton, s'acclimata assez mal.
En 1786, un traité avec l'Espagne nous en procura un autre de 367 têtes de premier choix. C'est la souche du troupeau de Rambouillet.
En 1799, la France par un article du traité de Bâle, exigea de l'Espagne 5 500 brebis et béliers choisis dans les plus beaux troupeaux. Elle s'en servi pour former six établissements modèles à l'instar de celui de Rambouillet. Napoléon continua à en introduire encore bien davantage, et Rambouillet eut alors jusqu'à soixante succursales où l'on pouvait gratis se procurer des béliers espagnols.
Au nombre des importations les plus remarquables ont été celles opérées par le duc de Montebello, par le général Solignac, celle qu'on a vue à la Malmaison et dont une portion fut remise en 1815 à M. de Vitrolles, et enfin une petite traite choisie par M. Fonce de Niort, laquelle, acquise par M. Girod et conduite à Naz (pays de Gex), y est devenue la souche du troupeau français le plus remarquable par la finesse de sa laine.
La race espagnole des mérinos se sera probablement formée en Espagne à l'époque de la domination des Maures, qui fut une époque de prospérité agricole et industrielle.
Ces animaux sont de petite taille, leur peau est d'une couleur rose-carné et leur laine est blanche, quoique des poils de la face, des pattes et des oreilles soient quelquefois noirs. Le front est couvert d'un toupet de laine grossière, et les joues en portent de semblables. Les mâles ont de grandes cornes contournées en spirale, les femelles en sont ordinairement dépourvues.
Les deux sexes ont des replis de la peau sous la gorge qui sont estimés par les Espagnols comme l'indice d'une bonne toison. Les membres sont longs, la côte plate et la poitrine étroite; la toison est tout à fait particulière; elle est tassée, courte et onctueuse, pesant plus, par toutes ces causes, proportionnellement à son volume, que celle d'aucune autre race connue de moutons.
Les filaments de cette laine sont d'une finesse extrême.
Nous donnons ici deux de ces animaux dont on a laissé grandir la toison pendant trois années consécutives (fig. 4 et 5).
On espérait obtenir d'eux une laine longue qui se prêterait au travail par le peigne; mais cette laine si fine se brisait trop facilement après qu'on lui eut laissé atteindre cette longueur insolite. Comme bêtes de boucherie, les mérinos espagnols sont de médiocre valeur. Leur viande est de qualité fort ordinaire et ils ont une constitution délicate.
Les femelles sont les plus mauvaises nourrices de toutes les races d'Europe. Leur imperfection à cet égard est si grand, qu'en Espagne on tue la moitié des agneaux pour que les mères puissent nourrir convenablement le surplus, les bergers calculant que le lait de deux de ces brebis est nécessaire pour allaiter un agneau d'une manière convenable. Les avortements sont fréquents et la parturition difficile.
Notre guerre impériale prolongée contre l'Espagne faisait renchérir les laines, en sorte que celles du cru de France se vendaient à des prix élevés. Les toisons, obtenues dans les grandes bergeries améliorées, et que l'on trouvait à vendre de 5 à 6 fr. le kilogramme, donnèrent une haute valeur à l'animal qui les produisait, et pour la première fois en France, remarque Lullin de Châteauvieux, on vit des capitaux se placer en améliorations agricoles, et des spéculateurs avancer des fonds aux fermiers et associer leurs espérances aux bénéfices que promettaient les troupeaux acquis par ces capitaux.
Le plus remarquable de ces bénéfices fut celui d'une vente de 300 mérinos qui fut faite par les agronomes français au prince d'Esterhazy, pour le prix énorme de 240,000 fr.
A mesure que la propagation des troupeaux à laine fine, soit purs, soit métis, continua à s'opérer sur une échelle de plus en plus vaste, la hausse des prix devait enfin tendre à diminuer. La spéculation eut son époque la plus brillante de 1820 à 1825; beaucoup de fortunes agricoles datent d'alors; mais, depuis, les bénéfices ont été toujours en s'affaiblissant; la valeur des laines fines a subi une dépréciation de 30 à 50 p. 100.
Les laines offertes aujourd'hui de toutes parts se sont réglées sur le prix moyen du revient de leur production, comme sur celui de leur part dans la fabrication des tissus. Il ne peut plus y avoir de monopole que pour le petit nombre des éleveurs qui, à force de soins minutieux et de tous les instants, sont parvenus à conserver dans leurs troupeaux des types supérieurs de formes ou de finesse, à l'aide desquels ils ont acquis le privilège de fournir des étalons et les brebis dont on a besoin pour remonter les troupeaux où se manifeste de la dégénération.
Là-dessus, on a accusé la législation, on a dit que les tarifs contre l'importation de l'étranger n'étaient pas suffisamment protecteurs. Le malaise qui pèse sur la laine fine provient d'une cause plus puissante; il se rattache à un grand fait économique.
Le mouton donne en produit de la laine et de la viande. Or la laine est un produit facilement transportable, et qui, moyennant quelques précautions, se conserve fort bien. Des contrées lointaines et pauvres, où le loyer du sol est presque nul, la population très disséminée, les riches pâturages très étendus, et souvent même leur parcours gratuit, sont entrées à leur tour avec avantage dans la production de la laine fine, celle qui, présentant le plus de valeur sous un même poids, se prête le mieux aux voyages; elles nous font une concurrence contre laquelle il devient de jour en jour plus difficile de luter.
Les rigueurs les plus extrêmes du système douanier n'y suffiraient pas. La production de laines fines de Barbarie, de Turquie, d'Espagne, d'Ecosse et enfin de l'Australie, a pris un développement immense dont il nous faut subir les conséquences, en attendant le jour qui déjà s'annonce où des spéculateurs tenteront de rendre transportable la viande salée ou en conserve de ces troupeaux nourris à si peu de frais.
En France, où la civilisation et l'accoisement de la population, élevant le prix des fermages, exigent un perfectionnement dans les cultures et leur application à toutes les terres productives, pour ne plus laisser au parcours des troupeaux que des landes stériles ou des jachères nues, la production exclusive des laines fines devient une industrie onéreuse et partant impossible.
Le mouton doit s'employer à fabriquer surtout la viande, produit plus difficilement transportable, et le fumier, qui peut braver toute concurrence.
La laine ne doit plus être, comme il y a quelques années, le principal, mais un accessoire. La laine, très fine surtout, ne se récoltant que sur des animaux peu propres à la boucherie, il devient prudent d'abandonner complètement sa production aux troupeaux étrangers qui peuvent pâturer dans des contrées à forêts vierges.
L'introduction des races anglaises se rattache à cette circonstance: que la fabrication d'étoffes légères, qui ne sont qu'un simple tissu, et non pas un tissu soumis ensuite à un feutrage comme le drap, a pris un immense accroissement.
Ces tissus exigent une laine longue et droite, dont les brins s'entrecroisent d'une manière régulière et nette comme le fil du lin, et non plus la laine contournée du mérinos. Beaucoup de nos cultivateurs, pour satisfaire aux désirs du manufacturier, ont songé alors à améliorer nos moutons de laine longue par l'introduction d'une race anglaise créée par Backewell, il y a près de trois quarts de siècle, la race Dishley, qui est une sous-race de celle de Leicester.
Backwell avait déjà compris que la taille, la qualité et l'abondance de la laine ne sont pas les seules choses profitables pour l'éleveur; qu'une disposition à s'assimiler facilement la nourriture et à obtenir une maturité précoce sont des propriétés essentielles; que ces propriétés ont un rapport constant avec une certaine conformation, qui peut être communiquée des reproducteurs aux produits, et rendue permanente par des accouplements habilement calculés.
Après quelques essais, dans le commencement de ce siècle, d'importation de la race mérinos et de production de la laine extra-fine, l'Angleterre a promptement abandonnée cette voie dangereuse, et est rentrée avec ardeur dans celle qu'avait indiquée Backweel.
Ses races indigènes ont été transformées à ce point de vue. Avant peu, trois races seules se partageront le sol britanique: les cheviot, dans les montagnes glacées et incultivables; les southdown, dans les terres sèches, calcaires ou maigres; les dishley, dans les contrées basses, fertiles et bien cultivées; et même on entrevoit l'époque où ces trois races se confondront dans l'unique race de dishley, qui semble être le type le plus parfait.
Sain-Germain Leduc
Léon Gozlan 1857
Nous ne croyons pas faire déroger la muse sévère de l'histoire en l'invitant à nous raconter le plus beau fait des annales déjà si curieuses de la bergerie royale de Rambouillet; ce fait est l'introduction en France des races privilégiées des moutons appelés mérinos, et leur installation dans ce château. L'industrie française devrait avoir son livre d'or pour écrire sur sa plus belle page cette intéressante migration.
On avait appris de règne en règne à se passer de Venise pour la fabrication des glaces, de Cordoue pour la fabrication des cuirs, de l'Orient pour le tissage de la mousseline; n'était-il pas temps de trouver en France le moyen d'avoir de la laine pour remplacer celle d'Espagne?
Louis XVI chargea M. Paul François de Quelen de La Vauguyon (infos), ambassadeur de France à Madrid, d'obtenir du roi d'Espagne la permission de faire passer en France un certain nombre de mérinos dans le but de peupler le Jardin du Roi, confié alors à Georges-Louis Leclerc de Buffon (infos) et à Louis Jean-Marie Daubenton (infos): ils serviraient aux expériences de ces deux célèbres naturalistes.
Ce prétexte, vrai au fond, cachait, sans grande hypocrisie, l'intention plus commerciale que scientifique de Louis XVI.
Les ministres Espagnols représentèrent respectueusement à Charles IV que la France ayant toujours subi à regret la supériorité de l'Espagne dans le produit de ses belles laines, il fallait craindre que son désir ne cachât le projet de secouer une tutelle onéreuse à la suite d'essais peut-être heureux.
Louis XVI, dont les lumières s'étaient agrandies des expériences faites par Daubenton dans les bergeries de Montbard, ordonna à M. Paul François de Quelen de La Vauguyon de reprendre les négociations entamées. Cette fois, plus éloquent ou plus adroit, l'ambassadeur l'emporta; il obtint d'introduire en France trois cent quatre-vingt-trois bêtes prises dans les meilleures bergerie du royaume.
Sous la protection de deux hommes spéciaux, de deux Espagnols dont la postérité retiendra les noms, don Ramiro et André-Gilles Hermans, et cinq bergers nomades, on vit quarante-deux béliers, trois cent trente-quatre brebis et sept moutons conducteurs se mettre solennellement en marche des environs de Ségovie pour la France, le 15 juin 1785.
Que de soins donnés à ces animaux délicats à mesure qu'ils s'éloignaient de la prairie natale pour s'exposer à l'impression d'un soleil froid, au contact d'une terre mouillée. Le jour il fallait abréger les marches, la nuit les couvrir chaudement; à leurs endroits de repos leur choisir le pâturage le moins contraire à leurs habitudes de se nourrir.
Et que de prudence encore quand il était nécessaire de gravir une montagne, de traverser une rivière! C'est que chacun de ces moutons portait en lui le poids d'une race, la responsabilité d'une destinée, un avenir; on le verra plus tard, lorsque nous apprécierons en argent leur valeur commerciale.
Dès q'une brebis allait mettre bas, le troupeau tout entier s'arrêtait pour attendre la naissance de l'agneau et le rétablissement de la mère.
Les châles et les robes de mérinos n'ont pas moins coûté à la tendresse des fondateurs français de ces produits dont on se pare si in soucieusement de nos jours.
Malgré la vigilance paternelle de don Ramiro et l'affection de Gilles Hermans pour le troupeau confié à leur habileté, on pourrait dire à leur génie, quelques mérinos ne survécurent pas à la froide stérilité répandue aux environs de Bordeaux.
Il y eu des pertes irréparables dans les landes. Ce ne fut que le 12 octobre que la caravane fit son entrée dans Rambouillet, où elle n'était plus attendue. Un bélier et seize brebis manquèrent. Nous venons de dire la cause de leur absence.
Paris, qui s'émeut tant à l'arrivée du moindre lion ou d'un éléphant quelque peu savant, ne manifesta aucune surprise à la miraculeuse venue de ces mérinos dont le déplacement avait pourtant exigé la volonté d'un roi., l'intervention d'un ambassadeur et la constante surveillance de deux pasteurs au moins aussi célèbres que ceux des temps d'Homère.
Les bergeries n'étant pas construites, - on avait si peu cru aux mérinos, - on les enferma à Moquesouris, dans les hangars affectés à la blanchisserie. Ils y restèrent jusqu'à la Révolution française, où on leur assigna la "faisanderie" pour nouvelle demeure.
Une main, aussi sincère que poétique dans le choix de la citation, avait placé sur la porte de la bergerie provisoire ce vers de la seconde églogue de Virgile: Curat oves oviumque magistros.
Il va sans dire que l'application de ce vers gravé dans le marbre s'adressait à Louis XVI, appui du troupeau et des bergers.
Personne n'eût osé lui ravir cette gloire, dont on néglige, il nous semble, de le couronner aujourd'hui. Détachée du fronton de la bergerie, l'inscription latine fut posée à l'entrée principale de la ferme de Rambouillet, où elle est encore.
Si nous n'en blâmons ni l'allusion, ni certes la forme, nous la condamnons comme insuffisante. C'est en bon français qu'on aurait dû graver sur la porte de la bergerie:
"Reconnaissance à Louis XVI, ce roi amis du peuple, pour avoir le premier introduit en France trois cents mérinos."
On aurait ensuite invité le baron Guillaume Louis Ternaux (infos) et tous les potentats en laine de la place des Victoires et de la rue des Fossés-Montmartre à payer les frais de l'inscription, sauf à les décorer de la toison du commerce qui les a faits millionnaires.
Jusqu'à l'époque impériale, les mérinos ne jouirent que d'un asile provisoire; un calme apparent étant revenu dans l'Etat à la suite des conquêtes de Napoléon, on leur construisit les bergeries où leurs descendants sont encore. On écrivit sur la porte des nouveaux bâtiments: Troupeaux espagnols.
L'histoire de leurs vicissitudes ne fut pas terminée, il s'en faut, à leur arrivée à Rambouillet. Ces précurseurs d'une opulente industrie étaient réservés à d'autres épreuves sous le climat ennemi, où l'on avait eu tant de peine à les appeler.
La clavelée les atteignit dès le premier hiver de leur séjour: trente-cinq brebis en moururent. On commença à douter sérieusement de la possibilité de les acclimater chez-nous. L'effroi gagna les gardiens espagnols, qui demandèrent avec insistance à quitter la France, malgré les avantages attachés à leurs fonctions.
Ils partirent le 4 avril 1787, avec la ferme persuasion que les Français pourraient bien aller nus, si, pour s'habiller ils comptaient sur la laine des moutons de Ségovie. On les remplaça auprès des pauvres mérinos, pleins de tristesse de cette séparation, par des bergers indigènes, hommes disposés peut-être à les sacrifier aux moutons français, à une race très jalouse, comme il sera prouvé bientôt.
Les nouveaux pasteurs furent toutefois réunis sous la surveillance d'un chef parfaitement versé dans l'art difficile d'élever les troupeaux à laine fine. On le nommait François-Claude Delorme. Le poste de confiance où on le mit éveilla le bon côté de son amour-propre; en peu de temps il acquit une gloire refusée à Daubenton lui-même, cette plus belle moitié du sphérique et colossal Buffon.
Clément Delorme naturalisa à Rambouillet, plus heureux que l'anatomiste de Montbard, les troupeaux étrangers, et les introduisit au milieu des troupeaux indigènes, obtenant déjà à cette époque une supériorité réelle sur l'Espagne dans la nature des produits.
Mais les mérinos les plus délicats étant moins difficiles à gouverner que les hommes à préjugés, Rambouillet rencontra des obstacles quand il voulu répandre les germes de sa merveilleuse fortune sur le sol de la France.
Par esprit national, le plus niais des esprits dans beaucoup de cas, les fermiers de la Champagne et de la Brie, ceux de Normandie et du Poitou, et bien d'autres encore placés plus au midi, et conséquemment dans des conditions plus favorables, dédaignèrent d'abord de donner leurs soins aux béliers et aux brebis qu'on leur envoyait en don gratuit, au nom de la France, près de découvrir une source de richesse si on l'aidait.
Au nom de leur propre intérêt, l'intérêt! Ce Dieu tenace des fermiers, ils se décidèrent enfin, mais avec lenteur, avec regret, à partager leur sollicitude entre leurs moutons galeux et maigres, si avares de laine, et de beaux mérinos qui produisaient à pleine main une soie onctueuse, facile à devenir, sur le métier du tisserand, ces beaux draps, ces étoffes qui n'auraient pas besoin d'un nom oriental pour lutter de durée, d'ampleur et d'éclat avec les tissus de l'Inde.
Si, lorsque la Révolution, cette terrible maladie, gagna la France, les moutons ne moururent pas, les propriétaires de châteaux, de fermes et de bergeries furent forcés, on ne le sait que trop, de quitter, eux presque tous gens titrés, leurs domaines ruraux, où les amis de Théocrite, de Gessner et de Virgile les menaçaient à chaque instant de l'assassinat.
Parmi les propriétaires les plus exposés, il n'est pas besoin de nommer celui de Rambouillet. Tous les administrateurs de ce riche château, craignant de subir la mauvaise destinée du roi, abandonnèrent leur poste, dans ce cas de force majeur s'il en fut jamais.
Au fermier-général émigré se substitua de lui-même un homme de volonté et de résolution, M. Charles-Germain Bourgeois de La Bretonnière. Il résolut deux problèmes: il sauva sa tête et il fit traverser à son troupeau les plus laborieuses époques de la Révolution, qui avait dû être cent fois tenté de faire manger les mérinos au pauvre petit peuple d'alors, si honnête et si affamé.
Aigles, lions, tigres, panthères, on les eût épargnés de droit. De tels animaux ont un caractère respecté des peuples en révolution; d'ailleurs ils ne sont pas mangeables. Mais les moutons! On dit l'aigle de la patrie, le lion du peuple; mais comment dire le mouton de la patrie?
Le torrent passa, et sur la terre tranquille l'ordre enfin se rétablit. On reprit alors avec une ardeur rajeunie l'œuvre interrompue. MM. Henri-Alexandre Tessier (infos), François-Hilaire Gilbert (infos) et Jean-Baptiste Huzard (Inspecteur général des Écoles vétérinaires - infos), popularisèrent les résultats fructueux de leur intervention dans la direction du troupeau.
Dégageant des nuages de la théorie et des doutes de l'essai leurs travaux plus suivis et plus sûrs, ils répandirent bientôt dans le commerce, cet excellent contrôle de toute découverte, les laines des brebis espagnoles.
L'industrie poussa un cri de victoire et d'orgueil. L'Espagne était vaincue! plus de tribut à lui payer! Bon Louis XVI, où était-il?
Les laines des mérinos réunissaient avec avantage toutes les qualités difficiles exigées par l'exploitation. Les moutons français se réfugièrent dans leur humilité première. En 1821, chaque tête de brebis de Rambouillet se paya plus de 700 francs, et un bélier atteignit le prix glorieux de 3,770 francs.
Cette haute valeur donnée au mérinos n'a cessé d'augmenter; il a été reconnu, il est vrai, par des expériences successives, dont les preuves sont à Rambouillet, que la laine des mérinos élevés dans ce domaine a toujours gagné. Ajoutons, pour mettre l'explication à côté de chaque fait, que depuis l'an IX le troupeau ne s'est jamais mésallié.
En l'an IX, une seconde importation avait eu lieu, afin de hâter l'émission des produits.
Des moutons, on passa à l'éducation des bergers, ce qui semble d'abord une inversion, et ce qui au fond ne l'est pas pourtant, car il était urgent, avant de former des pasteurs, de savoir si l'on possèderait un troupeau.
Ces jeunes bergers furent répartis dans les fermes des départements; à leur tour, ils ont créé des élèves, de même que les brebis ont fait des agneaux: tout s'est multiplié d'une manière impérissable. En sorte que Rambouillet a été le berceau des troupeaux d'Alfort, d'Arles, de Pompadour et de Perpignan.
Une des plus belles conséquences du succès de l'exploitation est la libération de l'impôt que nous payions à l'Espagne pour la fourniture de ses laines, impôt formidable, qui ne s'élevait pas à moins de 35,000,000 de francs!
Nous ne parlons pas de l'agriculture excitée, améliorée par la nécessité de créer des pâturages qui ont élevé en mille endroits du royaume la valeur des propriétés territoriales.
Oubliés pendant la Révolution, décimés par la clavelée, calomniés par les fermiers, sur le point d'être vendus, les mérinos, à une époque antérieure à celle où ils furent menacés d'un sordide encan, manquèrent de passer à l'étranger avec Blücher et Bulow, qui voulaient les emporter en quittant la France.
Grâce à M. Charles-Germain Bourgeois de La Bretonnière, dont nous avons déjà cité le patriotisme, les deux généraux ne nous enlevèrent pas, en 1815, cette autre richesse nationale. M. Bourgeois cacha le troupeau avec adresse dans la profondeur de la forêt, où Blücher et Bulow ne surent pas le découvrir.
Léon Gozlan
Suivant Louis-Furcy Grognier (infos), la Bergerie de Rambouillet répandit en France, de 1807 à 1809, 100 000 mérinos purs que l'empereur Napoléon fit sans doute entrer en France en grande partie pendant le règne du roi Joseph, et 400 000 métis.
Yan Müller - 18 octobre 1941
Comme au temps de la Chaldée et des plaines du Nil, la vie patriarcale d'un berger montagnard s'accomplit avec la gravité et la noblesse d'un rite, selon les phases de la lune et les mouvements de l'astre du jour…
Réglée avant tout par les lois naturelles, l'existence du berger l'est aussi par d'antiques traditions, dont beaucoup sont toujours vivantes dans nos hameaux de montagne.
Avant l'abolition du droit d'aînesse, c'est au cadet de l'ancienne famille paysanne qu'incombait la responsabilité et le soin du troupeau communal. Devoir social, tradition transmise et, parfois encore, observée, jadis consacrée par un rite spécial à la naissance et à la mort: "Tu seras berger!" signifiait la coutume, pour les amis et les voisins venus féliciter les parents, d'attacher au berceau du futur mayouraou (chef berger) une houlette ornée d'un flot de ruban.
Et, lorsque, le corps meurtri par la morsure alternée du soleil et de la neige, mais l'âme aussi sereine qu'un beau crépuscule sur les hauteurs familières, le vieux berger, rassemblant ses dernières forces, brandissait encore une fois sa houlette, c'était pour déposer, sceptre débonnaire, entre les mains du pâtre que sa naissance avait désigné lui aussi pour lui succéder.
Avril, à la lune nouvelle.
Déjà voici que la montagne a troué son manteau de gel et de brouillard. A la pointe du jour, dans l'air que glace encore et purifie le "vent de neige", un bruit monte, s'insinue, puis déferle à travers le village entier qui sommeille…Tintamarre confus, danse de sonnailles et de piétinements pressés, à la cadence lourde et mesurée d'un pas d'homme et au "toc" de son bâton sur la route…
C'est l'adichat du berger à la vie civilisée!…Derrière eux, la rumeur s'est apaisée jusqu'au silence. Mais chacun, dans sa demeure, s'en trouve réveillé plus tôt que de coutume et veut en profiter pour avancer d'un bon coup l'ouvrage accumulé pendant l'hiver.
Les portes s'ouvrent, les adichats se croisent – car, en doux pays occitan, "à Dieu!" vaut pour la rencontre matinale aussi bien qu'avant une longue séparation… Et les commentaires se font en bonne humeur – par habitude – sur le départ du transhumant.
"Je pense qu'elle a eu regret, Méniquette, de voir partir le sien… Mariée de la Saint-Sylvestre…
"A l'heure qu'ils sont partis, ils ne risquent guère d'être aux Oulettes avant minuit…
"Hé bé! ho! la lune y sera la première, et elle veut l'y attendre, oui!"
Tandis qu'en bas la vie continue au rythme accéléré des beaux jours dans les vallées, pour le pasteur que chaque en éloigne c'est la période l'exile qui commence. Des mois durant, il va vivre dans la solitude des hauts sommets avec, pour toute compagnie son labri (chien berger des Pyrénées) et ses moutons.
Cette vie, qu'elle est-elle? Presque pareille encore à ce qu'écrivait en son siècle La Boulinière sur ces "nomades temporaires":
"Couverts d'une étoffe grossière en laine ou en bure, la cape sur le coup, ils portent en forme de panetière le "sarrau" où est le pain; quelques médicaments, un couteau, un briquet, de l'amadou, des allumettes…". Sur la tête un bonnet de laine… Un fusil et une hache dans la cabane, contre les ours et les loups et pour couper le bois de chauffage et les éclats de pin résineux – "todes" – qui, enflammés, jettent une vive lumière….
Le dimanche, tour à tour par députation de chaque canton, ils viennent entendre la messe et renouveler leurs provisions…"
L'abri est une espèce de tanière où l'on entre par une porte étroite et basse et où ils couchent, au fond, dans leur cape, sur des branches et des feuilles sèches. De nos jours encore, le berger se nourrit à ses frais. Une ou deux fois par mois ou par semaine, suivant la distance, on lui monte du village voisin des provisions fraîches.
A côté de la cabane est l'étable rudimentaire, le "coureau", où, le soir venu, il rassemble le bétail.
Dans la journée, ses occupations consistent surtout à traire, chauffer et cailler le lait. A certaines heures, il distribue le sel. Jadis, le berger filait ou tricotait en gardant son troupeau; mais le filage à la quenouille n'est guère pratiqué, à l'heure actuelle, que par les femmes, et c'est tout au plus si quelques-uns d'entre eux ont conservé l'habitude du tricot.
Aussi l'homme du bled montagnard est-il resté, plus que jamais un contemplatif. Enroulé dans son manteau, qui ne le quitte guère, il s'assoit à même le sol de rocher ou de gazon et reste ainsi pendant de longues heures figé dans une attitude biblique, épiant sans s'en lasser le jeu sans fin de ces brouillards des hautes altitudes qui ne se forment autour des pics que pour s'évanouir sous la soif des rayons solaires, bientôt remplacés par de nouveaux nuages…
Par les nuits claires, ou quand souffle la "balaguère" vent du sud précurseur de neige ou d'orage – c'est hors de sa cabane, dont l'atmosphère est étouffante, qu'il veillera en regardant défiler, silencieux, l'éternel et lent pèlerinage des constellations d'un bord à l'autre de l'horizon.
Une seule fois dans l'été, à la Saint-Jean, l'exilé participera à la fête, sans pour cela quitter son nid d'aigle. Alors, pendant que s'échafaude en gaîté, sur la place du village, le traditionnel bûcher de broussailles, lui et d'autres transhumants descendent chacun de sa montagne jusqu'à la racine des dernières crêtes, pour se réunir sur l'éminence qui, pour "ceux de la plaine" paraît la plus haute; et de là, avant même que grésille, allumé par le prêtre, le feu bénit, on voit soudain jaillir, vaciller, palpiter et trembler la flamme qu'anime la main des bergers…
…Signal d'en haut, signal d'en bas… réponse du cœur frémissant de la pastoure à l'appel de son "toye"!
A tout seigneur tout honneur. Si la vie du berger montagnard a été choisie pour premier chapitre de cette enquête, ce n'est pas uniquement à cause de son pittoresque attrayant et facile à romancer ni parce qu'elle renferme à elle seule les plus typiques caractères du métier pastoral.
Cet ancien cadet de famille – notre mayouraou - a d'autres titres de noblesse à invoquer pour se frayer passage. Courage et abnégation, conscience et sobriété sont sa devise de chaque jour, sans que jamais aucun de ceux que j'ai pu croiser au hasard de mes courses en montagne m'ait paru éprouver mieux qu'une commisération ironique à l'égard de nous autres citadins, esclaves du confort, du bureau ou de la machine. Sont-ils des héros? Non.
Au long des époques et au cœur même de la civilisation, le "modernisme" du siècle s'est toujours heurté aux premiers contreforts de la montagne comme un rempart. Son intrusion, en été par le thermalisme et le tourisme, en hiver avec les skieurs, y est éphémère. Un "coup de feu" pour les habitants, et c'est tout; après quoi la vie reprend comme par le passé et, d'un passé à l'autre, sur le modèle de celle des ancêtres.
Conservatrice, c'est pourquoi la montagne nous lègue, à travers son folklore comme par les maintes particularités de ses métiers et les gestes les plus banaux de ses habitants, un trésor de traditions que les esprits forts ont plus vite fait de ranger dans le domaine de la superstition que de se donner la peine de chercher à comprendre.
Cette digression était nécessaire pour nous aider à franchir l'abîme qui sépare ces îlots du passé que sont les régions montagneuses de la réalité présente, où la figure et le rôle social du pâtre semblent devenus presque anachroniques.
Cependant, un proche passé nous a légué une œuvre dont la continuité ne s'est jamais démentie et qui pourrait contribuer dans une large mesure à restituer au cheptel ovin en France son importance séculaire.
Cette œuvre, c'est la Bergerie nationale de Rambouillet.
Le colombier de deux milles cinq cents niches édifié en 1785 et qui dresse toujours son élégant campanile au-dessus de la bergerie.
La laine autrefois était abondante dans notre pays et pouvais en une large mesure suffire à ses besoins. Mais, sauf en quelques régions privilégiées tels le Bigorre ou le Roussillon, elle manquait des qualités requises pour l'élégance du vêtement aussi bien que pour la finesse des travaux de tapisserie.
Par contre, l'Espagne, depuis qu'elle avait importé, dès la fin du XIVe siècle, le mérinos africain, s'était lentement arrogé le monopole des laines les plus fines et, par conséquent, les plus recherchées de toute l'Europe.
Encore usait-elle de mesures restrictives sévères en ce qui concernait l'exportation de ses reproducteurs, et quant aux laines elles-mêmes ne les vendait-elle à l'étranger que dans la proportion où ses propres manufactures n'arrivaient pas à les utiliser. De sorte qu'on pouvait prévoir le moment où, accroissant le nombre de ses manufactures, elle en viendrait à refuser également de vendre sa laine brute.
Un malaise régnait donc, de longtemps sur notre industrie lainière lorsque Trudaine, à ce moment intendant des finances, résolut de s'attaquer au problème.
D'abord, il chargea le célèbre naturaliste Daubenton, dont la renommée égalait alors celle de Buffon, d'entreprendre des recherches sur les moyens d'améliorer la qualité des laines de notre cheptel. Daubenton y apporta toute sa science.
Croisant et sélectionnant avec une attention judicieuse les différentes races dont le gouvernement avait doté, dans ce but, sa bergerie de Montbard, se servant, le premier, du micromètre pour mesurer et comparer les laines, il obtint après quelques vingt années d'expériences soutenues une transformation complète de la qualité des toisons.
Mais, si la preuve était faite de la possibilité de produire en France des laines d'une finesse comparable à celles de l'Espagne, de telles expériences ne dépassaient guère le cadre du laboratoire: il fallait maintenant songer à en appliquer les méthodes d'une manière qui pût rapidement généraliser l'amélioration du cheptel ovin français.
C'est alors que Louis XVI obtint du roi d'Espagne l'autorisation d'importer en France un troupeau de mérinos.
Trois ans auparavant, Louis XVI voulut, d'artisan serrurier qu'il était déjà à ses moments perdus, devenir fermier. Il rêva d'une ferme où serait entreprise, sur un pied grandiose, l'étude de tout ce qui a trait à l'agriculture. Aussi, d'une sorte de jardin d'acclimatation pour les plantes et pour les animaux.
Ce rêve ne tarda pas à devenir réalisable.
Louis XV avait longtemps convoité le domaine de Rambouillet sans que ses tentatives dans ce but eussent jamais pu fléchire la résistance du duc de Penthièvre. Mais le jour où – dit l'histoire – Louis XVI, après vaines insistances, poussa l'égoïsme jusqu'à dire à son cousin que de l'acquisition de Rambouillet dépendait son bonheur.
C'est ainsi que le domaine de Rambouillet, des mains du duc de Penthièvre, passa à la couronne.
A peine signé l'acte de vente par lequel Louis XVI s'engageait à verser à son cousin 16 millions livres, les travaux furent commencés. Le programme en était vaste: il nécessita, en trois ans, un emprunt de 500 millions.
Sur une étendue de près de 450 hectares, à côté des vestiges de l'ancien fief de Montorgueil, fut édifiée la Ferme expérimentale du roi. A ses constructions composées de deux vastes pavillons d'habitation reliés par de longues ailes servant d'écuries et d'étables à deux énormes granges, fut adjoint le colombier traditionnel et lui-même monumental qui, avec ses deux mille cinq cents niches, se dresse encore au centre des bâtiments actuels.
Au surplus, l'amour-propre du roi était en jeu: l'histoire ne dit-elle pas aussi que Marie-Antoinette, visitant la nouvelle acquisition de son époux, l'avait qualifiée de "crapaudière"? Dès lors, tout fut mis en œuvre "pour satisfaire le roi et rendre Rambouillet agréable à la reine."
Pour que Marie-Antoinette pût retrouver à Rambouillet un peu de son cher et charmant Trianon, on construisit une laiterie en forme de temple. Ce ravissant édifice est demeuré, comme par miracle, intact et n'a subi aucune dévastation au cours de plus d'un siècle et demi.
La laiterie de la reine.
Dans le vaste domaine, tout ce qui touche aux "progrès de l'économie rurale" était mis à l'étude et, surtout, des essais de culture et d'acclimatation de végétaux et d'animaux nouveaux. Ainsi vit-on bientôt s'ébattre au milieu d'une collection d'arbres exotiques de toutes les essences, depuis l'érable de Tartarie jusqu'au chêne rouge d'Amérique et au liquidambar, un bétail des plus hétéroclites: vaches d'Italie et du Morvan; baudets de Toscane et chevaux égyptiens; buffles et chèvres d'Angora… et, déjà, quelques exemplaires de mérinos espagnols.
Quant aux résultats de ces expériences, lorsqu'ils paraissent satisfaisants, on les portait à la connaissance et à la disposition des agriculteurs.
La ferme expérimentale du roi était donc l'endroit de prédilection pour tenter d'acclimater le troupeau de mérinos dans les conditions les plus favorables. Cette acclimatation coûtait cependant quelques précieuses têtes de brebis et de béliers. Des trois cent quatre-vingt-trois moutons acquis par le gouvernement français pour la somme de 16 000 livres et partis d'Espagne le 15 juin 1786, une vingtaine succombaient aux fatigues d'un voyage qui avait duré plus de quatre mois.
Le premier hiver à Rambouillet en emportait environ le double, plus un grand nombre d'agneaux. Les bergers espagnols qui avaient suivi le troupeau se découragèrent et ne songèrent bientôt plus qu'à retrouver les douceurs du climat ségovien.
Après leur départ, l'illustre bétail passa aux mains du maître berger François-Claude Delorme, dont les connaissances pastorales et le dévouement amenèrent d'heureux résultats. Désormais, le fameux mouton d'Afrique allait devenir, sous l'habile conduite de Daubenton et avec le concours d'un savant agronome, l'abbé Tissier, un sujet d'expériences nouvelles.
Le maître berger Delorme, qui succéda au berger espagnol chef du premier troupeau de mérinos venu d'Espagne en 1786.
D'abord englobé dans la ferme expérimentale à titre d'essai, l'élevage du mérinos ne tardait pas à y prendre des proportions qui en firent peu à peu le principal objet. De plus en plus, la culture se restreignit aux besoins du troupeau et de son personnel. L'établissement ne fut bientôt plus désigné que sous le nom de "Bergerie de Rambouillet".
Ni les révolutions, ni les guerres, ni les invasions ne devaient interrompre le cours de son existence. Et la race du mouton de Rambouillet, qui a essaimé dans le monde entier, est demeuré jusqu'ici absolument pure, intacte de tout mélange. Plus de cent cinquante années de consanguinité ne lui ont rien ôté de sa robustesse et de ses caractéristiques; au contraire, un accroissement du poids des toisons a pu être obtenu sans désavantage pour les précieuses qualités de sa laine.
La bergerie nationale de Rambouillet étant toujours celle du chef de l'Etat, elle est aujourd'hui celle du meilleur berger que la France ait connue.
Les constructions actuelles de la bergerie n'ont guère été modifiées depuis que Napoléon, en 1804, en commanda la restauration.
Le porche datant du XVIIIe siècle, situé à l'entrée de la bergerie.
A gauche et à droite du porche, en entrant, se trouvent les pavillons d'habitation du directeur et de son personnel. Au fond, le laboratoire. Et c'est là que notre arrivée surprend le directeur de la bergerie et du centre national de formation technique des bergers.
Aidé de collaborateurs de choix, M. Laplaud, en effet, consacre une partie de son activité à des travaux de laboratoire et au perfectionnement de toute une délicate technique: celle de la mesure des laines au point de vue de leur finesse et de leur résistance ou "nerf"; au contrôle laitier des brebis. Enfin à l'étude, par l'examen microscopique des excréments, de la parasitologies-coprologie du mouton.
Mlle Laplaud, collaboratrice de son père, se livre dans le laboratoire de la bergerie à des études sur la laine et sur la parasitologie du mouton.
Franchissant le chemin qui sépare en deux le corps de la bergerie, nous entrons dans le domaine des moutons. Vaste cour, au milieu de laquelle s'arrondi le parc ceinturé de blanc. Tout autour, les communs, les granges, les étables; en traversant ces dernières, on retrouve, en plein air, des sortes de parcs miniatures, ceux-là rectangulaires, dessinés par de petits murs en pierre.
Le bélier est souvent batailleur et ses combats sont parfois terrifiants. C'est la cas pour le bélier mérinos, en dépit de son apparente douceur et de sa familiarité, car il se laisse approcher par nous et paraît même être ravi qu'on le caresse. Fou qui s'y fie, pourtant… Le dos tourné, il peut très bien, négligemment, d'un coup de corne vous fracturer la colonne vertébrale, affirme M. Laplaud.
Des cornes d'abondance auxquelles il ne faut pas se fier.
Pour éviter les batailles terribles que les béliers se livrent entre eux en bondissant l'un sur l'autre, un seul moyen: supprimer la distance qui leur est indispensable pour prendre de l'élan. Dans un box, ou dans un de ces pars exigus, ils se tiennent tranquilles.
L'un deux, monumental, porte une toison de 28 livres! A cette époque de l'année, cependant la tonte a eu lieu depuis longtemps. J'apprends que quelques toisons sont ainsi conservées sur le dos du mouton pour les exercices de tonte de l'apprentissage "accéléré", dont nous aurons à parler tout à l'heure.
Là, c'est un groupe de jolies brebis aux mœurs sages et douces. La netteté virginale de leur robe, les proportions harmonieuses et l'aspect vigoureux de leurs membres en attestant les soins dont les entoure le maître berger, en font aussi des bêtes d'élite.
Brebis dans le parc de la bergerie.
Contournant le bâtiment, nous passons au bord d'une excavation peu profonde et régulière, sur la destination de laquelle je me perds en conjectures… C'est la "baignoire" m'explique M. Laplaud.
Et d'insister longuement sur l'importance du bain dans l'hygiène du mouton. Ce qui paraît tout à fait logique en somme.
Sortant d'une grange, ce grand et solide gaillard au masque fin et énergique qui s'avance vers nous, c'est le maître berger en personne. Trente ans. Marié et père de famille. Moret, sorti de l'école avec le titre de major – l'équivalent du mayouraou pyrénéen – Moret est revenu… à ses moutons mérinos et ne songe plus à les quitter.
Le maître berger Moret, né entre Morvan et Sologne.
En voici un qu'il serait superflu de prêcher! Il appartient corps et âme à son métier et à "sa" bergerie, au point de ne consentir à prendre un peu de repos, chaque année, que pour "faire plaisir à sa femme". Né entre Morvan et Sologne, comme en témoigne un savoureux accent de terroir, c'est de la bonne graine de France qui a poussé sur le terrain du roi.
Non moins sympathique que celle du berger est la figure du maître dresseur Médal, qui nous présente un superbe trio de beaucerons. C'est à lui qu'est confié l'enseignement, si important pour le futur berger, de l'utilisation du chien, élevage et dressage.
Le maître dresseur Médal, dont les cours sur l'élevage et le dressage des chiens sont une partie importante de l'instruction des bergers.
La chienne Sultane, qu'affectionne particulièrement le maître berger, est désignée par celui-ci pour nous donner une démonstration du travail des chiens de berger. Le gros du troupeau étant déjà au pré, il est l'heure, justement, de mener paître un dernier lot de brebis attardées aux étables.
Le départ s'opère sous nos yeux et dans un ordre parfait grâce à l'intelligente manœuvre de Sultane, qui va et revient, décrivant dans les deux sens un arc de cercle autour du troupeau inlassablement…
A La Pommeraie, maintenant…
La Pommeraie est l'endroit présumé où auraient été primitivement parqués les mérinos d'Espagne, c'est-à-dire avant que Napoléon eût ordonné l'édification des vastes bergeries que nous avons visitées en arrivant.
Nous devons traverser un joli morceau de forêt pour nous y rendre par un chemin qui n'a rien d'une autostrade. Notre hôte veut épargner à nos jambes cette course à travers bois; mais n'est-ce pas plutôt pour corser d'un souvenir tout romantique notre visite à la célèbre bergerie qu'il fait atteler ce brave cheval de labour au plus inattendu des véhicules – comme Paris lui-même, en 1941, n'en a encore jamais vu?
Ah! Qu'on est bien quand on est mal! Chante le Petit Duc… La petite demi-heure que nos cahin-caha ont mise à parcourir les 2 kilomètre en forêt m'a paru bien courte. Mais, heureusement, il y a eu le retour!
Nous sommes en pleine garenne.
L'arrivée de notre calèche fait sensation… sur les lapins, qui déguerpissent avec force cabrioles. De chaque coté du chemin dont le tracé se perd dans l'herbe charnue, deux constructions se font face. L'une affecte, on ne sait trop pourquoi, des airs de chapelle, tandis que rien n'attire l'attention sur la deuxième, une maison des champs comme tant d'autres, tout d'un bloc et sans la moindre prétention. Et pourtant, c'est bien celle-ci qui a motivé notre voyage.
Car, entre les murs de l'humble chaumière, on travaille activement à aménager des salles d'études et de cours pour les futurs bergers et moutonniers du centre d'apprentissage. L'électricité, le téléphone y sont déjà et, surtout la quadruple rangées de bancs et de pupitres fabriqués à la bergerie même et avec les "moyens du bord".
Tout en parcourant la garenne parsemée de pommiers, j'écoute avec attention l'exposé de M. Laplaud sur le fonctionnement de l'école de bergers. La création en remonte à 1874; alors qu'elle commençait à rendre de grands services, on avait dû la supprimer par mesure d'économie… Rouverte en 1921 comme école saisonnière, devenue école spécialisée de bergers en 1926, elle vient tout récemment de prendre le titre d'Ecole nationale d'élevage ovin et centre national de formation technique des bergers.
Son but est de former à la fois des moutonniers – des éleveurs capables – des bergers de bergerie et plein air. Bergers qualifiés aptes à bien soigner et conduire le mouton ainsi qu'à collaborer utilement avec l'éleveur suivant les divers modes d'exploitation en usage aujourd'hui. Elle forme aussi des spécialistes, des agents techniques destinés aux syndicats, aux grandes administrations et aux cadres des services zootechniques de l'élevage colonial.
La formation des bergers et des moutonniers s'y effectue de deux manières: par un enseignement normal échelonné sur une période de dix mois et par un enseignement dit "accéléré" de deux mois (quatre sessions par année scolaire), suivi d'un stage payé de dix mois comme apprentis dans un élevage bien conduit.
La formation d'un berger se fait par des travaux pratiques et théoriques. L'enseignement théorique comporte des leçons de français et d'arithmétique, d'anatomie et de physiologie, de zootechnie, d'hygiène et de médecine vétérinaire, etc. Des conférences sur la météorologie, l'agriculture, la transhumance, etc., complètent des cours principaux.
L'enseignement pratique est de beaucoup le plus important et les élèves lui consacrent la majeur partie de leur temps: détermination de l'âge et des signes de santé et de maladie du mouton; conduite du troupeau, nourriture, agnelage, monte, etc.
A ces connaissances fondamentales s'ajoutent les pratiques de la castration, de la saignée, de l'amputation de la queue, de la tonte, et bien d'autres qu'il serait trop long d'énumérer. Et, si l'on y joint encore des exercices d'arpentage et de culture, un travail de forge et de menuiserie pour la fabrication et l'entretien des objets de la bergerie, on conviendra que le métier de berger n'incline pas à l'oisiveté!
Quant au centre d'apprentissage accéléré de La Pommeraie, dont M. Malabre, inspecteur général de l'Agriculture, fut le persévérant et vigilant animateur, sa création n'a pas été sans soulever pour le directeur de la Bergerie et de l'Ecole de Rambouillet de multiples et délicats problèmes.
Car si la formation ordinaire du berger marche de pair avec les différentes phase de l'existence d'un mouton quand celles-ci s'échelonnent sur une année entière, il n'en va plus de même lorsqu'il s'agit de former un élève dans le court espace de deux mois.
Aussi, pour certains phénomènes saisonniers – le rut des brebis par exemple – s'est-on vu dans l'obligation de recourir à des procédés artificiels pour les provoquer hors saison. De même pour les exercices sur piste que demande l'apprentissage de la conduite du troupeau, du dressage de chien, de l'élevage dit "au carré", de la fumure par "coup de parc", etc.
A Rambouillet, des pistes artificielles ont été créées à cet effet qui sont de véritables champs de manœuvre d'hiver pour les besoins de l'apprentissage accéléré. Mais il ne saurait être question d'infliger à un bétail aussi précieux que nos mérinos les fatigues, voire les dangers d'un tel décalage des fonctions naturelles ou des habitudes chez les ovins.
Là encore, le problème a été résolu, et c'est un troupeau de dehors, un troupeau de remplacement qui est utilisé pour cet "intérim".
Enfin nous avons à peu près parcouru le cycle des aspects et des activités multiples de la Bergerie nationale. Nous avons vu les moutons splendides dans des étables d'une clarté et d'une propreté quasi miraculeuses. Au laboratoire comme à l'écurie chacun a sa tâche, n'aspirant qu'à la continuer. Et, au-dessus de tout ce bien-vivre, l'activité concentrée d'un homme que notre pensée assimile à un maître artisan veillant sur ses compagnons, ayant l'œil à tout, et les bras aussi!
… Mais depuis notre retour de La Pommeraie, le ciel s'est chargé de nuages. Leur ombre a terni le riant tableau de la ferme et de son gai labeur. Et en nous-même il semble que quelque chose aussi se soit assombri au moment de prendre congé de notre hôte, comme si l'essentiel de notre enquête n'avait pas encore été effleuré…
Je risque la question:
"Vous, monsieur le directeur, êtes-vous satisfait? "La moustache de M. Laplaud présente une inclinaison plus éloquente que toutes les réponses. Et c'est le maître artisan qui éclate: "Non, je suis attristé de former des bergers…pour l'usine!"
Car il est malheureusement fréquent que les jeunes bergers, au bout de quelques mois, sinon quelques semaines, abandonnent l'exploitation sur laquelle on les a dirigés à leur sortie de l'école pour le mirage de la grande ville, des hauts salaires, du cinéma… La tentation est trop forte, opposée aux rigueurs du métier.
Beaucoup y sont venus, du reste, à ce dur métier, sans la moindre vocation. Or, l'art d'être berger, car c'en est un, en exige la vocation. Puis le métier a été tellement discrédité aux yeux des jeunes! Certains éleveurs eux-mêmes en sont arrivés à ne plus voir dans le berger qu'un type social d'époques révolues encore indispensables, mais destiné à être à son tour absorbé par quelque mystérieux progrès de l'évolution humaine et du machinisme.
Et, comme tel, bon à reléguer presque au rang des rebus de la société. (Ah! Que ces révélations nous entraînent loin de notre fier montagnard!)
Je sais que l'on fait des efforts depuis quelque temps pour améliorer cette situation. Une prime a été instituée… Mais il faudrait aller plus vite et que les efforts partissent de tous les cotés à la fois et non pas d'un seul. S'il nous faut de la laine, s'il nous faut de la viande, il nous faut, d'abord, des bergers…
Les éleveurs qui se lamentent de voir partir leur berger pourraient, dans beaucoup de cas, le retenir s'ils consentaient, aux prix de quelques sacrifices, à améliorer ses conditions d'existence, confort et salaire.
Heureuse initiative du directeur de la bergerie, cette roulotte modèle, dotée, à l'intérieur, d'un lit, d'une table, d'un poêle, d'un lavabo… et de l'électricité, montre qu'il est possible de donner un peu plus de confort et d'hygiène à la vie errante du berger.
Quant aux jeunes… Je devine votre pensée, ô artisan des destinées pastorales, et je sais ce qu'il faudrait à votre "matériau" pour être celui d'une telle rénovation: un peu plus de foi et d'idéal. Le goût pour la tache ardue qui commande l'effort, pour le dévouement sans gloire apparente; la soif des responsabilités dans l'amour de servir.
Yan Müller
L'Illustration
18 octobre 1941
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